Mobilité en pays Magyar – octobre 2025

En octobre 2025, dans le cadre du programme européen d’éducation des adultes Erasmus+, les Ceméa ont organisé une mobilité à Budapest avec les membres de leur consortium : le Groupe Français d’Education nouvelle (GFEN), L’ICEM Pédagogies Freinet, le Secours populaire et les Ceméa. Nous avons été accueillis par nos camarades membres de la Ficeméa, Geyrekparadicsom.

Cette mobilité est issue de plusieurs mois de réflexion pour le consortium Erasmus+ et le groupe de 12 participant·es était constitué de salarié·es et bénévoles des associations membres.

L’objectif de ce séjour était de mieux comprendre les conséquences d’un régime en place depuis 15 ans, caractérisé par son autoritarisme et ses atteintes aux libertés, sur l’éducation au sens large, sur les droits fondamentaux et d’interroger la place et l’évolution des pédagogies nouvelles dans ce contexte.

Geyrekparadiscom, pouvant se traduire par « le paradis des enfants », est un partenaire de longue date des Ceméa, membre de la Ficeméa. L’association a été fondée par des personnes issues de mouvements de jeunesse œuvrant dans le domaine de la pédagogie et de l’animation. Ils ont notamment organisé de grands évènements dans les années 2000 autour de la prise en charge globale des enfants, la continuité éducative entre l’école, l’éducation en dehors de l’école et l’accompagnement social. Lazlo et Lonci Tobias nous ont accueillis et accompagnés durant toute cette semaine.

Nous avons rencontré plusieurs personnes impliquées à Budapest et ses environs dans le milieu de l’éducation, les politiques locales et des mouvements de résistance citoyens. Les éléments de cet article sont issus de ces rencontres.

Sommaire

  • Rappel du contexte historique hongrois
  • L’impact des politiques du gouvernement Orbán sur l’école – Rencontre avec Katalin Torley
  • L’inclusion des populations Gypsies – rencontre avec Juli Károlyi
  • Quelle place pour les pédagogies nouvelles ? – Geyrekparadicsom, Mouvement Freinet, crèche de Peteri et Institut Pikler
  • L’importance de l’échelle municipale comme espace de résistances aux politiques d’un gouvernement réactionnaire – Echanges avec Gabor Eross et ballade urbaine avec Lonci Tobias
  • L’échelle européenne comme espace de soutien aux acteurs éducatifs hongrois
  • Mémoire de 1956 et enjeux actuels – Observation de la manifestation du 23 octobre 2025

  • Rappel du contexte historique hongrois

Afin d’envisager nos rencontres de la semaine, nos partenaires de Geyrekparadiscom nous ont proposé un temps d’apport sur lecontexte spécifique en Hongrie.

Voici quelques éléments clés :

En 1920, la fin de l’Empire Austro-Hongrois a laissé place à une monarchie hongroise. Cette dernière ayant collaboré avec Hitler pendant la seconde guerre mondiale, elle est défaite à la fin de la guerre, le pays est alors en partie envahi par les troupes soviétiques.

A partir de 1949, la République populaire Hongroise est mise en place. Intégrée à la sphère d’influence de l’Union soviétique, elle fait partie du bloc socialiste.

Après la répression du soulèvement hongrois de 1956, le pays resta sous régime communiste, bien que les années 1980 aient été marquées par un relatif assouplissement politique et social.

En 1989, la chute du bloc soviétique entraîna la fin du régime socialiste et l’ouverture d’une nouvelle ère pour la Hongrie, qui organisa en 1990 ses premières élections libres. Ce nouveau régime adopta progressivement des lois et des pratiques inspirées des modèles « de l’ouest ».

C’est dans ce contexte qu’émergea Viktor Orbán, élu député dès les premières élections en 1990, membre du parti chrétien démocrate Fidesz-MPSZ, il devient chef du gouvernement (miniszterelnöke, « ministre-président ») de 1998 à 2002 puis de nouveau en 2010. Fortement majoritaire à l’Assemblée nationale, il présente une nouvelle Constitution, promulguée en 2012, qui concentre d’avantage de pouvoirs au niveau du gouvernement national.
Il est reconduit au cours des élections législatives de 2014, 2018 et 2022.
Les prochaines élections législative hongroises auront lieu en 2026.

Depuis 2010, le régime mis en place par Victor Orbán est autoritaire et liberticide, prônant l’illibéralisme et attisant la haine de l’autre.

L’un des exemples très visibles de ces politiques sont les campagnes de désinformation massives et alarmistes mises en place dans tout le pays grâce à la radio, la télévision et les affichages, visant des bouc émissaires récurrents. Lorsque nous y étions, la campagne en cours visait l’Union Européenne par le biais d’Ursula Van der Leyen, représentée comme tirant les ficelles d’un pantin imaginaire, afin de signifier l’absence d’indépendance des opposants à Orbán, supposément soumis à l’UE.

  • Les impacts des politiques du gouvernement Orbán sur l’école – Rencontre avec Katalin Torley

L’un des objet de notre mobilité était de comprendre ce qu’un régime comme celui de Viktor Orbán fait à l’école, quelles sont ses politiques éducatives et leurs conséquences.

Un premier élément révélateur, est l’absence de ministères dédiés à l’éducation ou à la santé dans le gouvernement de Victor Orbán : seul existe un ministère de l’Intérieur, qui prend en charge et centralise l’ensemble de ces domaines.

Concernant l’éducation, les mesures du gouvernement Orbán traduisent une volonté de centraliser davantage les pouvoirs au niveau national etd’attaquer ainsi la liberté d’enseigner. Les responsabilités liées aux programmes mais aussi à la gestion des écoles, auparavant portée par les collectivités territoriales (mairies) ont été entièrement transférées à l’État. Parallèlement, une forme de répression vise les enseignant·es qui expriment publiquement leurs positions, accentuant encore le climat de contrôle et de limitation de l’autonomie pédagogique.

L’affaiblissement de l’école publique va de paire avec une augmentation du pouvoir et de la place des écoles religieuses. Certaines villes en Hongrie n’ont ainsi que des écoles ecclésiastique et plus d‘école publique.

Nous avons rencontré Katalin Torley du mouvement Tanitanek, qui a pu en témoigner. Vous pouvez trouver une interview de Katalin dans un article du cafe pédagogique, où elle revient sur son parcours et la lutte des enseignant·es hongrois·e.

Lors de notre rencontre, Katalin Torley a insisté sur plusieurs points:

Les impacts réels de la politique n’ont pas été perçus immédiatement par le corps enseignant et la société civile

Dès 2010 il y a eu des changements dans le domaine de l’enseignement avec un projet de loi sur l’enseignement public. Les dangers et effets de cette loi n’ont pas été identifiés immédiatement par les enseignant·es car les mesures problématiques ont été mises en place petit à petit, de manière insidieuse. Il n’y a donc eu que très peu de protestations et la loi a été adoptée en 2011.

En 2015, le gouvernement recentralise la gestion de l’école qui est alors géré directement à l’échelle nationale. Cela a des conséquences très concrètes comme des problèmes dans les fournitures de matériel scolaire de base pour les établissements.
Dans le même temps, le gouvernement d’ Orbán fait des promesses comme une augmentation de salaires pour les enseignant·es. Promesses qui n’ont pas été tenues, les augmentations allant de paire avec une augmentation du temps de travail.

Cette politique intervient dans un contexte où les enseignant·es sont épuisés par des réformes très fréquentes depuis le changement de régime, et sont peu nombreux, car le métier et ses conditions d’exercice n’attire pas de jeunes professeurs, et les personnes partant à la retraite ne sont plus remplacées.

Les mobilisations de grande ampleur pour l’éducation, montrent l’importance et la place de la question éducative dans la vie démocratique hongroise

En Hongrie, il y a peu de tradition de lutte collectives, de structuration de la société civile. Katalin constate une absence de « tradition démocratique », issue de l’histoire du pays, notamment car les syndicats étaient auparavant liés au régime soviétique. Cette absence d’habitude de lutte collective va de paire, selon Katalin, avec une logique plutôt individualiste assez prégnante en Hongrie et une forte habitude à la corruption. La société civile n’est alors que très peu organisée et les luttes citoyennes de grande ampleur plutôt rares.

Pourtant, face aux réformes sur l’enseignement, un mouvement de résistance se structure.

Fin 2015, des enseignant·es, dont Katalin Torley, publient une lettre ouverte, soutenue par de nombreux établissements et citoyen·nes dans l’objectif d’ouvrir le dialogue avec le gouvernement mais aussi de se mettre en lien avec la société civile.

En 2017, ils et elles organisent une grande manifestation autour de l’enseignement, qui est très suivie. Cette mobilisation de grande ampleur n’a pour autant pas mené à des avancées particulières sur les questions d’éducation.

En 2020 un nouveau programme pédagogique est publié, il est fortement critiqué par le corps enseignant mais le contexte de Covid ne permet pas une mobilisation collective.

C’est alors en 2022, que le mouvement connaît un deuxième élan, notamment en lien avec la pénurie d’enseignant·es, même dans les lycées favorisés.

Par ailleurs, le gouvernement Orbána supprimé le marché des manuels scolaires pour mettre en place un manuel unique, imprégné d’idéologie réactionnaire. Les auteurs contemporains n’y ont par exemple que très peu de place, et des auteurs de l’entre deux guerre qui avaient été enlevés au vu de leur positions idéologiques au moment de la seconde guerre mondiale ont été réintégrés. Une autre manière de résister pour les enseignant·es est alors de continuer à utiliser des manuel scolaires, et donc des contenus, différents du manuel unique proposé par le gouvernement. Une limite à cela est la question de la préparation au baccalauréat, qui impose aux enseignant·es de transmettre le contenu du manuel gouvernemental pour permettre à leurs élèvesd’avoir les éléments évalués pour ce diplôme.

Ces mobilisations ont permis de parler autrement de l’éducation et de refonder le débat public autour de l’école mais aussi plus largement des questions démocratiques que l’école implique.

La résistance des enseignant·es est fortement réprimée par le gouvernement Orbán

La limitation de la liberté des enseignants dans leurs classes est allée de paire avec l’entrave à leur liberté d’expression en dehors, et à leurs possibilités de résistances, d’opposition.

En effet, l’État d’urgence permanent depuis la crise du Covid a permis au gouvernement de prendre par décret des dispositions qui ont rendu impossible l’exercice du droit de grève des enseignant·es. Par un décret du 13 février 2022, le gouvernement a défini le service minimum de l’éducation en cas de grève : 50 % des cours doivent être maintenus, 100 % des cours de terminale et 100 % des gardes d’enfants également.

Les actions de grèves des enseignant·es, par ce décret, sont donc devenues de la désobéissance civile, illégale. Ainsi, en 2022, cinq enseignant·es, dont Katalin, ont été licencié·es pour cause de désobéissance civile. Katalin continue donc son combat pour la liberté d’enseigner, avec d’autres, au sein du mouvement Tanitanek.

A noter aussi que, depuis février 2023 les enseignants ne sont plus fonctionnaires, ce qui fragilise encore leur statuts et peut être perçu comme une mesure « punitive » par le corps enseignant.

Quelques ressources sur le système éducatif hongroie et les conséquences de la politique du gouvernement Orbán
. https://blogs.mediapart.fr/stephanegermain/blog/220624/ce-que-le-national-populisme-fait-leducation-letude-de-cas-hongroise
BAJOMI Ivan (2006). « L’école en Hongrie : entre transformations et instabilité », dans Carrefour de l’éducation 2006/1 (N°21) pages 127 à 155 Armand Colin https://journals.openedition.org/ries/12650
BAJOMI Ivan (2022). Hongrie : effets du régime populiste sur le système éducatif. Revue internationale d’éducation de Sèvres N°90 Septembre 2022
  • L’inclusion des populations Gypsies – rencontre avec Juli Károlyi

L’un des enjeux fort dans le système éducatif, et plus largement dans la société hongroise est l’intégration de la communauté rom, aussi appelée tzigane ou gypsy.

Il n’y a pas de consensus clair sur la manière la plus juste et respectueuse de nommer cette communauté faite de plusieurs groupes ethniques et d’individus aux réalités diverses. Notre interlocutrice principale utilisant « gypsies», c’est le terme que nous avons choisi de conserver ici.

Les Gypsies représentent environ 8 % de la population hongroise et sont la cible de discours de rejet et de haine mais également de faits et politiques discriminatoires. Nous avons rencontré à ce sujet Juli Károlyi qui, forte de trois décennies d’engagement dans l’éducation informelle et de 25 ans d’enseignement public, mène aujourd’hui un doctorat consacré aux enfants gypsies dans l’éducation.

Avant 1989, les enfants gypsies étaient dirigés vers des classes voire même des écoles spécifiques, dites de rattrapage, isolés donc des autres enfants par une ségrégation directe.

Durant la période de transition de 1990 à 2010, le pays tente de repenser les droits des minorités et l’autodéfinition des Gypsies. Des dispositifs juridiques contre la discrimination, la ségrégation et les discours de haine sont mis en place, notamment en lien avec l’adhésion de la Hongrie à l’Union Européenne. Toutefois, ces politiques ne produisent que très peu d’effet concret.

La ségrégation des enfants roms dans le milieu scolaire est toujours présente, mais de manière indirecte. En effet, la liberté de choix quant aux établissement scolaires pour les familles induit une ségrégation « spontanée », aussi identifée comme la « fuite des blancs » ou des classe moyennes, qui sont prêtes à mettre leurs enfants dans des écoles plus loin de leur domicile si ces dernières ont une meilleure réputation ou des options supplémentaires.

Depuis le retour d’ Orbán en 2010 cette dynamique ne fait qu’empirer, avec une rhétorique de rejet désinhibée, visant à éviter la solidarité au sein du pays. Depuis 2010, les politiques mises en place cherche à valoriser une classe moyenne, les plus riches et les personnes loyales à ses idées, et au contraire criminalisent la pauvreté.

Pour les communautés Gypsies , notamment les personnes vivant en milieu rural, on observe une dépendance à des « hommes forts », élus locaux. En effet, ces derniers emploient des personnes dans des travaux publics, en échange de leurs votes, leur permettant d’avoir un revenu dans un contexte économique difficile. Les personnes qui n’entreraient pas dans ce système sont souvent contraintes d’emprunter localement à de très fort taux, et s’insérer dans des dynamiques d’usures, de redevabilité financière permanente. Selon Juli, cela crée une forme de féodalité moderne, où les plus pauvres travaillent pour les figures d’autorité et leurs doivent fidélité.

En parallèle de cela, le gouvernement d’Orbán essaie de coopter les représentants des organisations Gypsies pour s’assurer de leur soutien. A titre d’exemple, l’un des députés européens hongrois du Fidesz est issu de la communauté Gypsi et souvent brandi comme caution démocratique.

Les enfants gypsies sont donc des enfants en grande pauvreté, et subissent souvent à la fois des discriminations liés à leur origine, à la pauvreté et à des besoins spécifiques (handicaps).

Par ailleurs le système éducatif est fragilisé par les nombreuses réformes de l’éducation, la centralisation que nous avons évoquée plus haut, ainsi que le manque d’enseignant·es et de préparation des ces dernier·es, censés gérer les complexités de classes diversifiées sur les plans ethnique et socio-économique.
Dans ce contexte, les écoles gérées par les Églises servent alors souvent de cache misère et ont une place de plus en plus importante.

Malgré un affaiblissement systématique du secteur des ONG, ces dernières tentent de combler les insuffisances de l’État, avec un engagement fort de la société civile et des organisations axées sur la prise en charge globale des enfants. Par exemple, certaines organisations à l’origine axée sur le soutien scolaire ont finalement ont finalement mis en place programmes de développement communautaire, en accompagnant les familles, y compris sur des questions économiques avec la valorisation de l’artisanat.

Ces dernières fonctionnent grâce aux volontariat, à des dons, notamment car en Hongrie, les citoyen·ne peuvent donner 1 % de leurs impôts à des associations et aux institutions religieuses et également grâce à des programmes spéciaux financés notamment par l’UE pour l’inclusion (plus d’informations à ce sujer dans cet article du mouvement associatif).

Quelques exemples d’organisations : Van Helyed ; Bagazs ; Biztos Kezdet Gyerekhas ; In da house  ; Igazgyongy alapitvany
  • Quelle place pour les pédagogies nouvelles ?

Cette mobilité, qui rassemblait les membres du consortium Erasmus+ engagés notamment dans les pédagogies nouvelles, a en partie été consacrée à comprendre la marge de manœuvre dont disposent les militant·es pédagogues en Hongrie.

– Implication historique des jeunesses dans les pratiques pédagogiques – apports de Gyerekparadicsom

Nos partenaires de Gyerekparadicsom, tout en nous racontant l’histoire de leur organisation, nous ont donné un aperçu de l’histoire de la pédagogie en Hongrie, qui est liée avec la question l’éducation en dehors de l’école et celle du volontariat.

En 1946, le mouvement scout, jusque-là peu développé en Hongrie, fut intégré à l’association des pionniers, une organisation calquée sur le modèle soviétique et à laquelle tous les enfants devaient obligatoirement adhérer. Intégrée au fonctionnement des écoles, elle était dirigée par les enseignants principaux et servait d’outil au régime dictatorial.

Réorganisé après 1956, le mouvement pionnier intègre de jeunes volontaires qui, dans les années 1970, sont nombreux et formés et forment les générations suivantes. Ce mouvement, qui comptait quelques milliers de jeunes à l’échelle nationale, était innovant dans les domaines de la pédagogie ludique, de la pédagogie des loisirs, de la pédagogie par projet etc, parfois en lien avec les enseignant·es. Beaucoup de ces bénévoles poursuivent des études pédagogiques et utilisent des pédagogies issues de leur expérience de volontaire dans leur pratique d’enseignant.

Dans les années 90, la liberté d’association met fin au monopole de l’association pionnière et dès 1991, certains jeunes animateurs quittent les pionniers pour fonder associations. La première est l’association de jeunes Zabhegyez?, toujours active, et dont les anciens membres créent à leur tour diverses structures, dont la Gyerekparadicsom (1997), devenue en 2002 membre de la FICEMEA.

Depuis 2016, les lycéens doivent effectuer 50 heures de bénévolat, qu’ils peuvent faire dans des associations éducatives, tandis que nombre de futurs enseignant·es ne découvrent la pédagogie qu’à l’université faute d’y avoir été exposés plus tôt. L’espace consacré à la réflexion pédagogique est très limité, les associations peinent à survivre, et la scolarité obligatoire de 3 à 16 ans, avec des journées longues, réduit fortement les possibilités d’éducation hors de l’école.

La difficile mise en place de pratiques éducatives alternatives à l’intérieur de l’école – Rencontre avec le mouvement Freinet

Nous avons rencontré des membres du mouvement Freinet en Hongrie, Rita et Attila pour nous parler de l’histoire de cette pédagogie en Hongrie.

Attila et Rita se sont rencontrés en 1986 et ont créé en 1990 l’association Freinet, l’une des premières association librement créée après le changement de régime. Avec d’autres enseignant·es hongrois, ils ont participé à la traduction de livre des techniques Freinet en hongrois, et à l’expérimentation des techniques en classe.
Dans les années 90 il y a eu un réel intérêt et une reconnaissance des pédagogies alternatives, qui étaient surtout expérimentées en école maternelle car les enseignant·es y sont moins pressurisés et contrôlés.
Depuis, les réformes fréquentes et imprévisibles du système éducatif fragilisent l’accès aux ressources et rendent les initiatives innovantes très vulnérables. Seules quelques structures, soutenues par des financements privés, parviennent encore à se maintenir, il y a ainsi environ une centaine d’écoles alternatives en Hongrie.
Le réseau de pédagogie alternatif majoritaire actuellement en Hongrie est le réseau Waldorf, qui a une académie de formation et est vue comme la seule solution pour les enfants ayant des besoins spécifiques.
En ce moment, le mouvement Freinet en Hongrie n’a pas d’organisation propre, il est informel. Il y a quelques écoles alternatives qui utilisent des éléments de la pédagogie Freinet mais cela reste vraiment à la marge.

L’importance des pédagogies nouvelles, profondément politiques et émancipatrices parce que fondées sur la liberté (comme la libre expression des enfants) est apparue clairement, et leur usage en classe comme forme de résistance a fortement résonné chez les enseignant·es du mouvement Freinet présents lors de cette mobilité.

– La petite enfance  : un secteur où les pédagogies nouvelles sont utilisées en Hongrie – Visite de l’institut Emmi Pikler et la crèche de Péteri.

En Hongrie, les crèches sont gérées par les municipalités et non par le gouvernement national et sont financées par les mairie et par les familles. La petite enfance est un secteur où des pédagogies nouvelles ont été mises en place et continuent de l’être en Hongrie, notamment grâce à l’héritage de la pédagogue Emmi Pikler.

Nous avons visité une crèche dans la commune de Péteri, à 1h de route de Budapest. Cette crèche fonctionne avec 3 groupes de 12 enfants jusqu’à 3 ans et s’appuie sur la pédagogie d’Emmi Pikler et sur une forte implication des parents dans la communauté de la crèche. Ces derniers sont par exemple invités une ou deux fois par ans pour un chantier d’entretien des locaux.


Nous avons aussi visité l’Institut Pikler ( https://www.pikler.fr/ ) où nous avons pu en apprendre d’avantage sur les éléments clés de cette pédagogie qui est basée sur le respect de l’enfant en tant qu’individu, l’autonomie de l’enfant et la motricité libre. En soi cette pédagogie est donc opposée à la vision de l’éducation portée par le gouvernement hongrois actuel.

Cet institut accorde une forte importance à la formation des éducatrices car les postures des adultes qui entourent l’enfant (les formulations de phrases, l’aménagement des espaces…) induisent de nombreux biais dans l’éducation. En Hongrie les crèches sont dans l’obligation d’avoir un projet pédagogique et certaines s’inspirent de la pédagogie d’Emmi Pikler directement ou indirectement.

  • L’importance de l’échelle municipale comme espace de résistances aux politiques d’un gouvernement réactionnaire

Pendant notre séjour, plusieurs échanges ont mis en évidence les actions possibles à l’échelle municipale qui ont un impact concret sur les citoyen·ne, malgré le gouvernement national en place.

Nous avons visité notamment le 8ème arrondissement de Budapest dans lequel la mairie est écologiste et où il y a eu des actions d’engagées .

En effet, nous avons rencontré Gabor Eröss, sociologue et élu à la mairie du 8ème arrondissement qui a notamment monté des actions pour « déségréguer » les écoles maternelles de l’arrondissement. Par ailleurs, cette rencontre nous a permis d’avoir un éclairage sur le contexte politique hongrois, en regard également du système français que Gabor connaît bien, qui a donné du liant à nos visites et échanges de la semaine.

Nous avons également eu un tour du quartier commenté par Lonci Tobias, membre de Gyerekparadicsom et employée d’une société municipale de développement et réhabilitation urbaine du 8ème arrondissement.

Cet arrondissement a toujours été une porte d’entrée à Budapest pour les populations nouvellement arrvées et est historiquement populaire, avec une forte diversité de population et une forte présence de la communauté gypsie.

Nous avons pu observer à la fois les contrastes entre les différents quartiers de l’arrondissement et la diversité des initiatives locales : des lieux historiques ou centraux, comme l’espace communautaire rom créé avant le changement de régime, ou un centre d’accueil pour sans-abri géré par l’Église, offrant aussi une distribution alimentaire, un hôpital, une université et une école maternelle, , ainsi que divers lieux associatifs et sociaux, comme des espaces jeunes ou des centres communautaires ; mais aussi des projets plus récents et portés par la société municipale, tels que la création d’une « rue école », la transformation d’un terrain en espace de vie collectif (avec jeux, ateliers, jardin partagé).

Par ailleurs, lors de notre visite à Peteri nous avons rencontré la maire de la commune, qui, selon ses mots, a peu de lien avec les partis au niveau national, mais agit plus avec des personne locales, sans étiquettes politiques.

La maire ainsi que la directrice de la crèche ont exprimé le regret que l’école ne soit plus aux mains des municipalités qui géraient au plus proche des besoins et avaient une plus grande confiance vis à vis du personnel éducatif. Il en va de même sur d’autres domaines qui ont été recentralisés comme la gestion des ordures ménagères.

Nos échanges en Hongrie ont mis en évidence l’importance de défendre l’échelle locale, de la marge de manœuvre laissée aux municipalités, comme moyen de résistance face à un régime autoritaire et liberticide, ce qui raisonne particulièrement pour nous, à quelques mois des élections municipales en France de mars 2026.

  • L’échelle européenne comme espace de soutien aux acteurs éducatifs hongrois

L’Union européenne constitue un appui essentiel pour les actions éducatives menées au sein des milieux associatif, social et universitaire, grâce notamment aux financements qu’elle apporte.

Gyerekparadicsom par exemple, face à l’impossibilité de demander des financement nationaux pour pouvoir organiser des conférences comme ils le faisaient avant 2012, continuent leur activité notamment en s’impliquant dès que possible dans des projets internationaux, comme pour notre accueil lors de cette mobilité.

La majorité des projets cités par Juli sur l’inclusion des populations roms bénéficiaient également du soutien de l’UE. De même, les actions mises en places par la mairie du 8ème arrondissement a bénéficié d’un soutien européen dans le cadre de la lutte contre les discriminations.

Pourtant, Viktor Orbán présente l’UE comme une ennemie, l’accusant de menacer la souveraineté de la Hongrie et de vouloir lui imposer une politique migratoire forcée.

Le gouvernement hongrois prépare d’ailleurs une loi visant à sanctionner les organisations et associations qui recevraient des financements étrangers, y compris ceux provenant de l’Union européenne, ce qui compliquerait beaucoup d’actions sociales et éducatives.

Du côté universitaire, la Commission européenne a gelé, à la rentrée 2023, les programmes Erasmus et Horizon Europe destinés aux étudiants hongrois. Cette décision répond aux inquiétudes concernant la privatisation de nombreuses universités en Hongrie et la présence, dans leurs conseils d’administration, de proches de Viktor Orbán. Ces enjeux autour des Universités nous ont été soulignés lors de nos rencontres par Lazlo Tobias, professeur en travail social à l’Université, ainsi que par Gabor Eross, sociologue.

En 2017, la Hongrie avait déjà fait l’objet d’une procédure d’infraction de l’UE après l’adoption d’une loi menaçant la Central European University (CEU), fondée par George Soros. Ce dernier, philanthrope américano-hongrois engagé pour la démocratie en Europe centrale, est devenu la cible du gouvernement Orbán, qui l’accuse de conspirer contre le pays et de promouvoir un plan migratoire avec l’UE. La CEU a finalement quitté Budapest pour s’installer à Vienne, mais ses anciens locaux restent utilisés comme espace ressource pour les associations de la société civile. C’est dans ces locaux que s’est tenue la première rencontre de notre séjour à Budapest.

Au delà des financements, nos échanges avec les membres des groupes hongrois de pédagogie Freinet et aussi de notre partenaire Geyrekparadicsom témoignent l’importance des liens entre militant·es européens par l’échange de pratique, l’inspiration que l’on peut prendre et donner à l’échelle européenne mais aussi le soutien, le fait de se sentir relié à un mouvement plus grand.

Par exemple, le mouvement Freinet en Hongrie est avant tout issu de rencontres interpersonnelles, lors de voyages en France et s’est nourri des interactions avec le groupe Freinet en Allemagne.

Cette réflexion conforte l’importance de maintenir des liens à l’échelle européenne et internationale entre mouvements d’éducation populaire et d’éducation nouvelle, comme ce qui est fait dans le mouvement Convergences. L’invitation de personnes rencontrées lors de cette mobilité à la prochaine Biennale Internationale de l’Éducation Nouvelle à Vérone à l’automne 2026 est en réflexion.

Aussi, nous gardons en tête notre posture d’alliés en tant qu’organisation française, pour les organisations hongroises qui n’ont parfois pas la force de porter elles-même des projets européens mais qui peuvent être partenaires sur des projets coordonnés par d’autres.

Enfin, cela nous a donné envie de formaliser, comme l’un des éléments retour de cette mobilité, un propos argumentaire sur l’importance de l’échelle européenne dans les réflexions sur la montée des idées haineuses et liberticides.

  • Mémoire de 1956 et enjeux actuels – Observation de la manifestation du 23 octobre 2025

Notre dernier jour à Budapest était un jour de fête nationale, en mémoire de la révolution du 23 octobre 1956 .

En effet, le 23 octobre 1956 une manifestation a eu lieu à Budapest, rassemblant plus de 10 000 personnes. L’armée hongroise, censée rétablir l’ordre, rejoint les manifestants, et les soviétiques ont fini par se retirer, laissant place à un nouveau gouvernement. Ce dernier sera renversé de nouveau en novembre par les soviétiques qui reviennent envahir Budapest. Suite à cela, il y a une une très forte répression (déportation, exécutions…), et des dizaines de milliers de Hongrois décident de s’exiler.

La manifestation commémorative, cette année 2025, était un peu spéciale car elle précède les élections législatives de 2026, pour lesquelles Orbán n’est pas annoncé vainqueur par les sondages. Une autre figure a émergé comme pouvant réellement faire obstacle à sa réélection : Péter Magyar.
Péter Magyar, qui se qualifie lui-même de droite, est issu à la base du même parti que Viktor Orbán, parti qui était à l’origine un parti « anti-système en place » dans quel se regroupaient nombre d’opposants. Néanmoins, il est démocrate, et son élection représenterait donc déjà, pour les partenaires hongrois rencontrés, un changement énorme pouvant ramener un fonctionnement plus démocratique en Hongrie et faciliter leurs actions. Au delà de la commémoration de 1956, ce rassemblement était alors aussi un moyen cette année de rassembler les mouvements d’opposition à Victor Orbán en vue des prochaines élections.

Ce 23 octobre 2025, il y avait donc deux manifestations en parallèle : Viktor Orbán avait prévu un parcours le matin avec un grand discours devant le parlement et un deuxième un parcours a été organisé l’après midi par ses opposants, et plus précisément les soutien de son opposant principal Péter Magyar.

Nous étions à cette manifestation en observation  : des chants révolutionnaires y ont été diffusés, des photos de personnes impliquées dans la révolution étaient disposées le long du parcours, et un slogan utilisé en 1956, « Dehors les russes », était scandé en référence aux affinités entre Poutine et Orbán.
Cette manifestation était remplie d’émotion et nos partenaires paraissaient pleins d’espoir quant à un changement futur de régime.

Cette mobilité a été l’occasion de partager nos réflexions entre membres du consortium sur les inquiétudes et les actions mises en place face à la montée des idées et des mesures que l’on peut catégoriser à l’extrême droite en France. A ce sujet, les participant·es de la mobilité ont également pu s’approprier les travaux du groupe lutte contre les idées des extrêmes droites du Cnajep, notamment l’argumentaire.

Notre séjour à Budapest a ainsi été très riche en apports et réflexions et vient nourrir à la fois les dynamiques partenariales européennes autour de l’éducation nouvelle, et les positionnements actions et stratégies à mettre en place pour lutter contre la montée des idées des extrêmes droites en France. Encore un grand merci à Lazlo et Lonci de Gyerekparadicsom pour leur accueil et la construction du programme ainsi qu’à toutes les personnes rencontrées pendant ce séjour.

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